La viabilité des « solutions africaines aux problèmes africains ».

22 Décembre, 2014
Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique

Le « forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique »[1] a permis d’entrevoir le chemin sinueux et difficile vers une prise en charge commune des crises africaines par les africains eux-mêmes. Trouver et appliquer « des solutions africaines aux problèmes africains » est devenu le leitmotiv de l’Union africaine (UA) qui en a fait une doctrine stratégique panafricaine pour répondre, avec efficacité et lucidité, aux enjeux sécuritaires africains. Le forum de Dakar qui a été essentiellement francophone[2] a mis en exergue les hypothèques qui pèsent lourdement sur cette approche car, dans la pratique et au gré des circonstances factuelles, celle-ci se révèle être une belle ambition dont l’opérationnalisation est incertaine. Faut-il y voir un slogan de plus ? Certainement pas si les africains prennent conscience, débattent sans larmoyer et acceptent que les « solutions africaines » doivent être « internationales », parce que les causes, les conséquences et les acteurs impliqués ne sont pas exclusivement africains. Sans prétention à l’exhaustivité, trois hypothèques entravent la viabilité des « solutions africaines aux problèmes africains ».

La faiblesse d’une culture de l’effectivité juridique

Trop de discours, peu de mesures concrètes et pas de responsabilités : tel pourrait être le résumé du droit international africain adopté depuis cinquante ans de l’OUA à l’UA. L’effectivité des engagements souscrits lors des rituels diplomatiques reste lettre morte. Le principal enjeu d’une réponse africaine aux problèmes africains est d’assurer, avec une volonté politique commune, la mise en œuvre concrète du surabondant existant juridique. Après une quinzaine d’années de codification soutenue, l’UA dispose d’un corpus juridique dense, épars et complexe dont la mise en œuvre rencontre de nombreux obstacles, notamment politiques et économiques. Aux instruments conventionnels s’ajoutent les déclarations, programmes et résolutions qui forment un labyrinthe déclamatoire et incantatoire où il est bien souvent difficile de sortir de solutions opérationnelles. Le caractère prolifique des conférences africaines soulèvent quelques réserves quant à la cohérence juridique et instrumentale de toutes les solutions préconisées et des mesures prises par voie de conséquence. Je citerais l’exemple du Pacte de non-agression et de défense commune dont l’enthousiasme au moment de l’adoption en 2005 avait laissé croire à une nouvelle ère de l’architecture de paix et de sécurité africaine. Les ratifications se font avec parcimonie, les mesures internes d’application sont incertaines, le contrôle international de l’instrument peu assuré. Or cet instrument  donne une assise juridique suffisante qui aurait permis de conférer une juridicité contraignante aux nombreuses initiatives prises dans les crises africaines. Même le projet d’une Académie diplomatique africaine censée contribuer à la formation et au perfectionnement d’une expertise africaine n’a pas à ce jour fait l’objet d’une attention particulière des Etats. La Commission du droit international de l’UA ne dispose pas de moyens suffisants lui permettant d’assurer ses missions. La question de la délimitation et la démarcation des frontières s’est enlisée dans des considérations techniques et financières. Or comment préserver la souveraineté et assurer la sécurité d’un territoire dont l’étendue et les limites ne sont pas connues ? La question se pose avec acuité concernant les espaces maritimes africains, notamment le Golfe de guinée où les nouvelles menaces impactent une meilleure exploitation des ressources.

L’absence de leadership et les legs historiques des ingérences étrangères

Si nous connaissons le leadership des Etats-Unis et du Brésil pour l’Amérique, de la France et de l’Allemagne pour l’Europe, de la Chine et du Japon pour l’Asie, il est difficile d’en dire autant de l’Afrique du Sud, du Nigéria ou de l’Algérie en Afrique. Les contestations du leadership continental ou régional génèrent autant de freins à l’émergence d’une doctrine stratégique africaine que le poids des ingérences étrangères qui en tirent un motif de légitimité. Bien souvent les négociations africaines prennent l’allure d’un arbre à palabres sans chef de village. Des querelles politiques byzantines greffées sur des inimitiés légendaires font échec à la recherche d’une approche consensuelle sur les problèmes africains. Chaque Etat entend se donner une stature continentale alors même qu’il ne peut faire face à ses propres vulnérabilités internes.

La déclaration du Président tchadien, Idriss Deby Itno, au sujet de la Lybie lors du Forum de Dakar dénote de l’exaspération des africains face aux solutions élaborées ailleurs et imposées à l’Afrique. Pour autant, il serait illusoire de penser que les grandes puissances s’abstiendront de s’ingérer dans les affaires africaines pour laisser les africains décider entre eux et ce pour trois raisons : d’abord c’est illégal au titre de la Charte des Nations Unies qui impose un devoir de solidarité internationale et une obligation de responsabilité internationale, ensuite les liens historiques font que les africains sont eux-mêmes dopés par le mirage de l’aide extérieure des anciennes puissances coloniales et, enfin, il n’y a aucun leadership crédible qui se dégage aujourd’hui entre Etats africains permettant de catalyser les débats africains vers des solutions africaines. En co-organisant le Forum de Dakar, la proposition de la France de servir de catalyseur aux solutions africaines a soulevé la suspicion de l’UA et le courroux de nombreux dirigeants africains qui n’y ont vu qu’une vaine tentative détournée de sa part de proroger une domination néocoloniale sur les Etats francophones d’Afrique.

La précarité des ressources consacrées à la paix

S’investir dans la gestion d’une crise lorsque les armes tonnent déjà n’offre que peu d’horizon à une réflexion stratégique et peu de consistance au respect du droit international. Malgré ses ressources naturelles tant convoitées, l’Afrique peine à consacrer des ressources suffisantes à la prévention des conflits et à la réflexion stratégique. Or, elle s’épuise inlassablement à courir derrière chaque crise. Le coût de la gestion militaire des crises africaines est difficile à assumer pour des pays par ailleurs confrontés à des sérieux problèmes de pauvreté. Les mécanismes d’alerte précoce conçus par l’UA ne font l’objet d’aucune appropriation ni vulgarisation au niveau des Etats. L’invention des « solutions africaines » ne devrait pas être une activité étrangère à l’intelligentsia africaine, ni le fait du hasard ou de l’opportunisme politique. Sur les quatre problématiques majeures de la paix en Afrique (terrorisme et radicalisme, gestion des frontières et sécurité maritime, gouvernance démocratique et anticorruption, mondialisation et changement climatique), aucune ne fait l’objet d’un investissement approprié pour faire émerger des solutions idoines prenant suffisamment en compte les particularités africaines. Les perceptions balkanisées des problèmes africains, les faiblesses techniques et technologiques et le défaut d’une expertise africaine participant au processus décisionnels constituent des entraves à l’émergence d’une pensée stratégique africaine susceptible de produire des « solutions africaines aux problèmes africains ». En ce sens le Forum de Dakar a été une belle occasion de relancer les débats sur la défense commune et les enjeux sécuritaires africains. Mais son caractère informel soulève beaucoup d’ambiguïtés conceptuelles. L’expérience gagnerait à être encadrée par l’Union Africaine avec son département paix et sécurité. De même, une Revue comme Géopolitique Africaine offre un espace de discussion aux africains et non africains qui se préoccupent des affaires africaines favorisant ainsi un corpus d’idées susceptible d’être convoqué dans les processus décisionnels internationaux.

Certes, les « contributions au débat » préparées par la Fondation pour la recherche stratégique (France) ont dressé un état de lieux argumenté et suffisamment éclairant sur l’ensemble des problématiques de la paix et de la sécurité en Afrique. Mais, il aurait été plus approprié que le département paix et sécurité de l’UA ait pu disposer des moyens pour mener une réflexion plus indépendante et plus transversale, loin du tropisme franco-africain. Il est particulièrement ennuyeux de constater que les questions de l’instrumentalisation du droit international, de la prédation des ressources naturelles et des ingérences étrangères n’ont pas été clairement évoquées, alors même qu’elles sont au cœur de la fermentation de l’insécurité en Afrique. La place prééminente accordée à la lutte contre le terrorisme et la constitution des forces de réaction rapide n’ont pas permis l’éclosion d’un vrai débat sur les germes des conflits et les vecteurs de contamination régionale. Enfin aucune place n’a été réservée aux conséquences des conflits, notamment pour les victimes civiles au nom desquelles le corps expéditionnaire de l’OTAN s’est attaqué à la Lybie.

En ce début du XXIème siècle, l’Afrique s’attache à organiser une nouvelle ère de son histoire contemporaine en faisant face aux nombreux défis qui l’assaille, notamment démographiques, économiques et sécuritaires. Pour les quarante prochaines années, le continent africain pourrait abriter plus d’un milliard d’êtres humains dont la majorité sera jeune et féminisée, dans un contexte où les ressources deviendront rares et les impacts climatiques mondiaux plus prégnants. Les conflits d’aujourd’hui ne sont que des épiphénomènes au regard des enjeux qui se profilent à l’horizon 2050. Trouver et appliquer des « solutions africaines aux problèmes africains » ne doit pas rester une incantation diplomatique et servir d’alibi à un repli africain. Les problèmes de l’Afrique sont les problèmes du monde et les problèmes du monde sont des problèmes africains. Le changement climatique comme l’Etat islamique sont des menaces pour l’Afrique tout comme Boko Haram ou Ebola. Les « solutions africaines »  ne sont viables que dans la mesure où elles s’adossent sur une analyse stratégique qui intègre la dimension globale de la marche du monde et le caractère interdépendant de la communauté internationale. La défense des «valeurs partagées» implique des « solutions partagées » qui tiennent compte de la contribution de chacun et de tous. Mais, le partage n’est possible que si l’on prend la peine d’y participer et d’y exposer clairement ses attentes. Il n’y aura pas un oasis pour l’Afrique dans le réchauffement planétaire. L’urgence est donc de faire place à une inventivité africaine qui s’articule avec les solutions internationales mutuellement bénéfiques pour la dignité humaine. Encore aujourd’hui découpée en 54 Etats aux frontières fragiles, l’Afrique doit conquérir sa place dans le monde à la sueur du front de ses filles et de ses fils.

 

Professeur Jean Didier BOUKONGOU

Coordonnateur de la rédaction Géopolitique Africaine

 

[1] Organisé à Dakar les 15 et 16 décembre 2014.

[2] L’absence de l’Afrique du Sud, du Nigéria et du Kenya à ce forum permet de relativiser son caractère « panafricain », même si l’Union africaine y était représentée par un commissaire.

 

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